Pourquoi les gens ont du mal à trouver un médecin traitant ?



De plus en plus souvent, au cabinet et surtout lors de mes gardes à la Maison Médicale de Garde de Cholet, je rencontre des gens qui n’ont pas de médecin traitant. Ils ne trouvent pas de médecins disponibles à les prendre. La presse ne cesse pas d’en parler à ce sujet.

Ce phénomène, relativement nouveau, cette vraie crise de notre système médical, ne peut pas s’expliquer entièrement par une pénurie de médecins. Selon les données de l’Atlas de la démographie médicale en France, publié par l’Ordre des Médecins, le nombre de médecins actifs ne cesse pas de croître depuis 2010, tandis que la pénurie de médecins traitants ne date que depuis peu d’années. Ainsi, en 2025 on compte 11.9% de médecins de plus qu’en 2010 et 1.7% de plus qu’en 2024. Si on parle du nombre de médecins pour 1000 habitants, la France, avec 3.34 médecins pour 1000 habitants n’est pas loin de la moyenne européenne. Derrière l’Allemagne ou la Russie, mais avant la Belgique ou le Royaume Uni.

Pourtant, si on regarde le rapport entre le nombre total de médecins généralistes et le nombre total de médecins spécialistes, on constate qu’il diminue d’une année à l’autre. En 2010, les généralistes représentaient 48% de médecins. En 2025 ils ne sont que 42.7%. Or, les médecins spécialistes qui reçoivent des patients en tant que médecin traitant restent une exception. D’autres facteurs purement démographiques, comme l’inversion de la pyramide d’âges qui se reflète aussi dans le rapport actifs réguliers/actifs intermittents, comme la féminisation de la profession ou bien comme la tendance vers le salarié par rapport à celle vers le régime libéral jouent un rôle. Tous ces éléments convergent vers une réalité : des médecins généralistes en diminution (relative) reçoivent sur leurs listes moins de patients qu’il y a 15 ans.

L’analyse ne doit pas se limiter à la démographie. Au moins deux autres facteurs jouent un rôle. L’un est économique, l’autre est psychologique. Côté économie, d’abord. En 2012, l’année de mon installation en France, une consultation chez un généraliste était tarifée à 25 Euro. Les boulangers vendaient la baguette pour 35 centimes et on pouvait en trouver encore pour seulement 30 centimes. Je pouvais, au prix d’une consultation, acheter 80 baguettes. De nos jours, la même consultation fut « revalorisée » à 30 Euro. Mais il est rare d’avoir la chance de trouver des baguettes à moins d’un euro. Je ne peux plus acheter que 30 baguettes pour une consultation. Ce calcul est encore trop optimiste, car il ne faut pas imaginer que l’honoraire entre intégralement dans la poche du médecin : le poids des frais de fonctionnement d’un cabinet, tout comme le poids de la fiscalité, s’est considérablement alourdi. J’ai constaté qu’aucun de mes patients n’est pas au courant du fait qu’un médecin, pour inscrire et avoir un patient sur sa liste, ne touche que 5 (cinq !) euro par an. Cinq euro (avant loyer et autres frais de fonctionnement, avant cotisations sociales et impôts) pour assurer le suivi et tenir à jour tout un dossier, ce n’est pas trop incitatif.

Passons au psycho-social. Avant, un médecin traitant avait un rôle clé dans le système médical. Il était coordinateur des soins de ses patients. Il était aussi le gardien des buts (gate keeper) des frais de la Sécurité Sociale. Depuis, son rôle s’est étiolé. De nos jours, on peut faire des séances de kiné sans ordonnance. On peut se procurer des antibiotiques, tout comme des kits de dépistage, directement à la pharmacie. Là, on peut même se faire vacciner. Faisons simple : pourquoi besoin de consulter ? On peut avoir tout un suivi gynécologique sans jamais passer par un médecin. Les semelles orthopédiques ? Pas besoin d’ordonnance chaque fois, maintenant la Sécu rembourse sur la base des ordonnances anciennes. Et les exemples peuvent continuer. Je constate les dernières années une vraie ubérisation de la médecine, après l’ubérisation des taxis et après l’Airbnb. Avant, le médecin traitant était LE professionnel de santé de premier recours. Maintenant, la plupart des patients inscrits sur ma liste arrivent chez moi après être allés chez le kiné, psychologue, pharmacien, ostéopathe, sage-femme, orthophoniste, podologue etc. Finalement, à quoi bon s’engager en tant que médecin traitant, du moment où on peut presque tout faire sans médecin traitant ? Alors, de quelle manière les généralistes arrivent à réagir ? Ceux qui ont le droit à la retraite, font valoir ce droit le plus tôt possible. D’habitude sans successeur. De plus en plus nombreux sont ceux qui préfèrent la commodité du salariat. De plus en plus nombreux sont ceux qui acquièrent différentes compétences en devenant médecins de travail, médecins conseils, médecins des assurances privés. De plus en plus nombreux sont ceux qui trouvent échappatoires partiels ou totales, en se faisant algologues, allergologues, transfusiologues, médecins du sport et ainsi de suite. Ou, comme votre serviteur, médecins acupuncteurs ou homéopathes. Nous donnons encore des « consultations de dépannage », mais nous prenons de moins en moins, voire pas du tout de nouveaux patients en tant que médecin traitant, car nous avons d’autres choses à faire. Plus incitatives financièrement ou plus intéressantes professionnellement. Sinon, on s’ennuie en écrivant des certificats de non contre-indications pour le sport. J’ai atteint le comble de l’absurdité le jour où j’ai été amené à donner un tel certificat pour…le jeu d’échecs. Vous savez quel serait le cas où la pratique du jeu d’échecs serait médicalement contre indiquée ? Moi, j’avoue ne pas en savoir. Puis, pour écrire des certificats, pas besoin non plus d’être le médecin traitant, car tous les médecins peuvent faire ça.

Les choses allant dans ce sens, la question qui se pose est : y a-t-il encore une coordination des soins ? Non, simplement et visiblement cette fonction a été démantelée. Dans ce cas, y a-t-il encore un avenir du statut du médecin traitant ? Difficile de répondre. Je ne suis pas devin. Probablement tout dépend de la politique de santé. Or, cela ne tient pas des médecins, c’est l’apanage des politiques. Au train où vont les choses, c’est-à-dire si la tendance actuelle se maintient, la réponse reste réservée.

Cela va de soi que cet article représente mes opinions. Des collègues, sans doute, peuvent vous dire plus que moi, autrement que moi, mieux que moi...

dr. M.D., le 11 décembre 2025